Coupe du Monde 2003 - Wilkinson, la machine à drops

La Coupe du Monde 2003 restera dans l’histoire comme la première à sacrer un pays de l’hémisphère nord, l’Angleterre. Le XV de la Rose avait été porté durant toute la compétition par un homme, Jonny Wilkinson, doté d’une arme démoniaque : le drop goal. Mais l'ouvreur anglais en a ensuite payé le prix fort.

TOKYO, le 25 octobre  – L'image est parmi les plus marquantes de l'histoire de la Coupe du Monde. Le 22 novembre 2003, Jonny Wilkinson passait un drop au Telstra Stadium de Sydney. Un coup de pied comme il en a passé des milliers dans sa vie, en match, à l'entraînement. Mais celui-là marque un aboutissement pour plusieurs raisons.

Par le contexte tout d'abord : tapé à 26 secondes de la fin des prolongations, il offre le titre de champion du monde à l'Angleterre, première nation de l’hémisphère nord à lever la Coupe Webb Ellis. Techniquement ensuite : botté de son mauvais pied - le droit -, au terme d'un travail collectif exemplaire du XV de la Rose. Psychologiquement enfin, parce que cet aboutissement marquera une terrible période noire, mentale et physique, pour l'ouvreur anglais.

En 2003, l'Angleterre n'a pas forcément le jeu le plus excitant de la planète rugby, mais c'est une équipe parfaitement organisée et terriblement efficace. Elle se présente dans cette Coupe du Monde en favorite, Grand Chelem au Tournoi des Six Nations, et victoires de prestige en Nouvelle-Zélande (15-13) et en Australie (25-14) en poche.

Les Anglais se fraient un chemin jusqu'à la finale sans difficulté, une chemin parsemé de sept drops de leur numéro 10. Une manière de scorer que les hommes de Clive Woodward ont érigée en arme fatale. Car Wilko n'en est pas à son coup d'essai. Pendant le Tournoi, déjà, il en a passé quatre. À Wellington, c'est ainsi qu'il avait sécurisé la première victoire anglaise en Nouvelle-Zélande depuis soixante ans.

Dawson :  « Je lui ai permis d'avoir l'air encore meilleur qu'il n'est »

Pourtant, durant une bonne partie du match, l'arme fatale est à l'évidence enraillée. À trois reprises, le numéro 10 manque la cible (23ème, 72ème, 90ème). L'Angleterre mène toutefois presque tout le match, le buteur australien Elton Flatley égalisant à 17-17 à la 80ème. Pour la seconde fois après 1995, une finale de Coupe du Monde va en prolongations.

L'Angleterre reprend trois points d'avance, l'Australie revient encore. Mais les Anglais forcent le destin. Dernière minute. Le numéro 9 Matt Dawson démarre au ras du ruck et gagne une vingtaine de mètres. Le capitaine Martin Johnson en remet une couche. Le reste appartient à l'histoire.

Le demi de mêlée est le mieux placé pour décrire ce qu'il se passe : « Le monde entier s'attendait à ce que Jonny tente un drop. Les Australiens étaient dans les starting-blocks pour monter au contre. J'ai fait semblant de faire la passe pour les faire réagir. Il ont démarré, puis le temps qu'ils se replacent j'ai armé la passe. Dans l'idéal, Jonny aurait sûrement préféré la recevoir pour son pied gauche, mais il avait raté trois drops du gauche je me suis dit qu'il pouvait essayer du droit. Au final, je lui ai permis d'avoir l'air encore meilleur qu'il n'est ! »  

Le ballon, tapé en douceur, passe enfin entre les perches. « C'était comme un accident de voiture qui se passe au ralenti. Il n'y avait pas grand-chose à faire, ils l'ont vraiment bien amené. Le départ de Dawson, puis la charge de Johnson sont vraiment décisifs. Ça nous a privés de temps pour nous replacer. Défensivement, tu ne peux pas faire grand-chose sur un tel plan de jeu », raconte le demi de mêlée wallaby George Gregan.

Vingt-six secondes à jouer, tout le monde se dit que l'affaire est pliée. Sauf le sélectionneur anglais. « Il fallait quand même jouer le coup de pied de réengagement, et c'est le pire que j'aie jamais vu, aucun joueur n'était replacé », en pâlit encore Woodward. Le pilier Trevor Woodman assure toutefois la réception. Mike Catt dégage en touche. L'Angleterre soulève la Coupe du Monde.

Wilkinson : « Gagner la Coupe du Monde m'a mis en danger »

Des années plus tard, Jonny Wilkinson est revenu sur ce acte fondateur de sa légende. « J'ai reçu le ballon, je l'ai laissé tomber (pour taper le drop), j'ai vu que ça partait bien, se remémore-t-il en 2015 dans les colonnes du Telegraph. À partir de ce moment, le souvenir de tout ce que j'avais fait, du demi million de drops que j'ai tentés dans ma carrière, à l'entraînement ou en match, a pris le dessus et j'ai regardé tout ça de l'extérieur, connaissant l'issue. Quand c'est passé entre les perches, j'ai retrouvé mes esprits. Il y a eu un moment où je n'étais plus là. C'est la seule fois de ma vie où ça m'est arrivé. »

Un effet dû au sentiment, peut-être, d'arriver au bout d'un processus démarré des années auparavant par ce bourreau de travail. Et au vertige de se retrouver au bord du gouffre à 24 ans à peine. « C'est un exemple d'histoire qui se termine bien. Mais quand on regarde un film qui se finit en 'happy end', on ne se demande jamais ce que font les personnages le lendemain. Gagner la Coupe du Monde m'a mis en danger », analyse-t-il.

Et pour lui, le happy end laisse rapidement place au chemin de croix. Deux semaines après la finale, Wilkinson entamait une période noire, jalonnée d'une profonde dépression alimentée par une incroyable série de 14 blessures consécutives. Tout y passe ou presque : épaule, cou, genoux, hernie, biceps, rein... Il ne joue quasiment pas durant les quatre années qui suivent. Le corps avait fini par lâcher ce perfectionniste obsessionnel, capable de s'entraîner à buter cinq heures de suite.

Une immersion dans le bouddhisme lui permettra une vaste remise en question personnelle. Le joueur restera celui qu'il était, mais l'homme en ressortira transformé. Sa deuxième partie de carrière sera toujours marquée du sceau de la recherche de perfection. Le côté masochiste en moins. L'humain avait pris le dessus sur la machine.

RNS jf/sc