Jones et Cheika, plus que de simples rivaux

Bob Dwyer, sélectionneur de l'Australie championne du monde en 1991, raconte tout ce que les sélectionneurs de l'Angleterre et de l'Australie ont en commun.

OITA, le 16 octobre - Des personnages plus grands que nature, tous deux doués pour la joute verbale et les traits d'esprit, menant deux des meilleures nations de rugby, engagées dans une bataille titanesque.

Les médias s'en sont donné à cœur joie avec les piques que se sont lancées le sélectionneur de l'Angleterre, Eddie Jones, et son alter-ego à la tête de l'Australie, Michael Cheika, en vue du clash entre les deux équipes, samedi en quarts de finale.

Il a été question de « dieux des typhons » veillant sur l'Angleterre et de la plus-value d'intervention de coaches extérieurs du côté de Jones. Cheika, du sien, à qui on demandait son avis sur l'équipe anglaise, a eu cette réponse inoubliable : « En fait, je n'en ai pas vraiment un, mec ». 

Interrogé sur la série négative de son équipe face à l'Angleterre de Jones (6 défaites, 0 victoire), le sélectionneur australien a affirmé que ces résultats n'étaient « pas significatifs », ajoutant : « À regarder tout le temps en arrière, on risque juste de se faire un torticolis. »

Leurs trajectoires se croisent et se recroisent. Tous deux ont perdu une finale de Coupe du Monde avec les Wallabies – Cheika en 2015, Jones en 2003 – et tout deux veulent plus que tout effacer ces défaites. L'enjeu sera donc de taille, ce week-end à l'Oita Stadium.

Mais sous les piques et les bravades, Cheika et Jones ont quelque chose en commun : ils se sont tous les deux fait les dents à Randwick, le célèbre club de l'est de Sydney. Ils étaient ensemble sur le terrain en 1988, pour le fameux match contre les All Blacks au Congee Oval, gagné par les visiteurs 25-9.

Bob Dwyer, qui a mené l'Australie à son premier titre de champion du monde en 1991, est un témoin privilégié pour évoquer le duo, qui a évolué sous ses ordres à Randwick.

Dwyer, qui est désormais président de Randwick, a été en quelque sorte le mentor de Jones et Cheika au début de leur carrière d'entraîneur, au même titre que Jeffrey Sayle, un autre technicien passé par les « Galloping Greens », décédé il y a peu.

Les liens qui unissent Cheika et Jones étaient clairs lorsqu'ils ont parlé de la perte qu'ils ont ressentie après la mort de Sayle. 

Les funérailles ont eu lieu la semaine dernière à Sydney, dans une église bondée. Dwyer a prononcé un éloge funèbre en insistant sur la joie et les rires que suscitait Sayle. Ce dernier voulait que les gens n'oublient pas que le rugby est avant tout un jeu.

« J'ai entraîné Jeffrey, Eddie et 'Cheik' au club, a rappelé Dwyer. J'avais la conviction qu'Eddie allait être entraîneur car c'était à l'époque un joueur très expérimenté. 'Cheik', lui, n'était encore qu'un jeune flamboyant qui venait de débarquer. »

« Quand j'ai quitté mon poste d'entraîneur à Randwick, 'Cheik' était encore un jeune joueur. Plus tard, quand il a postulé pour devenir entraîneur du Leinster, il m'a demandé une recommandation. J'ai écrit : 'Selon moi, il n'y a aucune raison que Michael Cheika ne devienne pas un jour sélectionneur de l'Australie'. »

« Le point commun fondamental entre Jeffrey et la manière dont Eddie et 'Cheik' entraînent, c'est la notion de plaisir, essentielle. »

« Eddie et 'Cheik' ont en commun leur fierté et leur enthousiasme, mais ils font leur boulot d'une manière un peu différente. Eddie peut être si dur que tu peux te dire : 'Il me prend pour un c... ou quoi ?'. Mais c'est quelqu'un de franc. »

« Tu n'as pas de temps de prendre des pincettes quand tu cherches à développer ton équipe. Et au moins, l'autre sait où il en est. Direct, honnête, c'est ce qui correspond le mieux à 'Cheik'. Et ça, Eddie le minimise sans doute un peu. »

Sayle entraînait Randwick en 1988 mais, cloué sur un lit d'hôpital, il n'était pas présent pour le mach face aux All Blacks. John Quick, qui entraînait le Japon lors de la Coupe du Monde 1987, chargea Dwyer de faire la causerie aux joueurs de Randwick. Parmi eux, un talonneur teigneux répondant au nom de Jones, et un jeune n° 8 au bandeau blanc nommé Cheika.

La Nouvelle-Zélande gagna ce match 25-9. Mais les All Blacks, parmi lesquels certaines légendes comme Sean Fitzpatrick – vis-à-vis direct de Jones – ou Buck Shelford ,qui s'est frotté à Cheika, ont compris ce jour-là que Randwick, qui avait dans ses rangs David Campese, Ewen McKenzie et Simon Poidevin, n'était pas un club comme les autres. 

Retour en 2019. Le Japon a impressionné Dwyer sur cette Coupe du Monde. Il estime que la part de Jones dans cette réussite n'est pas négligeable, comme l'est celle des entraîneurs actuels des Brave Blossoms, Jamie Joseph et Tony Brown. Pour Dwyer, c'est Jones qui insuffla un nouvel état d'esprit chez les Japonais, lors de la Coupe du Monde 2015, symbolisé par la victoire historique sur l'Afrique du Sud à Brighton.

« J'ai dit aux coaches de Randwick d'en prendre de la graine (du Japon sur cette Coupe du Monde). C'est comme ça qu'on doit jouer au rugby », juge Dwyer. 

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S'il suit de près les carrières de Jones et Cheika, Dwyer n'aura pas d'hésitation au moment de choisir son camp samedi.

« Je suis à 100% derrière l'Australie. J'aime beaucoup Eddie, je l'admire et je suis à sa disposition chaque fois qu'il a envie de me parler. Mais il y a longtemps, on m'a proposé de devenir l'entraîneur d'un autre pays. Au final, je n'ai pas accepté parce cela m'aurait complètement bouleversé de me retrouver face à l'Australie. Pour rien au monde je ne pourrai souhaiter la défaite de l'Australie. »

Vidéos de Randwick gracieusement fournies par le Randwick District Rugby Union Football Club

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