Les maux bleus

En panne de résultats et en déficit d’expérience puisqu’il alignait la troisième plus jeune équipe de la Coupe du Monde de Rugby 2019, le XV de France est en reparti tête haute. Les Bleus ont réussi à se hisser en quarts de finale avant de mourir à un point à l’issue d’un match héroïque contre les Gallois. Mais le déclin de la France à l’international se confirme bel et bien.

OITA, le 21 octobre – Pas de miracle pour le XV de France. Huitième nation au classement World Rugby au coup d’envoi de la Coupe du Monde 2019, incapable de gagner trois matches de rang depuis l’élimination en quarts de l’édition 2015 contre la Nouvelle-Zélande, la France n’a pas été capable de créer la surprise au Japon, s’arrêtant au même stade qu'il y a quatre ans.

Pour les plus déprimés des supporters du XV de France, le miracle est peut-être justement là : les Bleus de 2019 ont réussi à sortir d'une Poule C qui comptait l’Angleterre, l’Argentine mais aussi les Tonga, cauchemar français en 2011…  C’est là un minimum historique, mais il faut avouer que les doutes étaient là, escortant cette équipe depuis des années. Il s’en est fallu de peu pour que ces Bleus version 2019 marquent tristement l’histoire. Mais face à l’Argentine, dans ce qui s’annonçait comme le match décisif, ils ont été sauvés par un drop de Camille Lopez et par un échec du buteur argentin Emiliano Boffelli. En domptant les Pumas, ils s’étaient ouverts la voie.

Pourtant, ils ont eu du mal à se libérer. Après dix jours sans match, ils ont replongé dans la compétition contre les États-Unis à Fukuoka avec une équipe remaniée. Fautes de main, indiscipline : les Bleus ont donné les ballons pour se faire battre. Alors qu’ils avaient pris les commandes du match, ils ont perdu le fil de façon incompréhensible.

Résultat, ils ont tremblé jusqu’à la 67e et l’essai libérateur de Gaël Fickou alors que le score en était à 12-9. Quatre jours plus tard, contre les Tonga à Kumamoto, les Bleus ont aussi eu peur : ils menaient 17-0 après 32 minutes de jeu avant de s’égarer et de laisser les Tonguiens revenir à deux points (23-21) avec une minute à jouer. Le renvoi ressemblait dès lors à une balle de match et Damian Penaud a libéré les Bleus en le récupérant d’une claquette.

Avec la victoire la veille de l’Angleterre sur l’Argentine, la qualification française était assurée. Il restait un match à disputer contre le XV de la Rose pour déterminer le nom du premier de poule et le tableau de la phase finale. Le 106ème crunch de l'histoire a finalement été reporté au Tournoi 2020. L’arrivée du typhon Hagibis a entraîné l’annulation du match et offert la première place à l’Angleterre.

Après deux semaines sans match, la France se retrouvait en quarts de finale face au pays de Galles, deuxième nation mondiale et surtout sa bête noire : sept défaites en huit confrontations depuis le Tournoi 2012. Il aurait fallu un miracle. Il n’a pas eu lieu… Les Bleus pourtant ont signé un match d’anthologie mais ils ont craqué dans les cinq dernières minutes sur un essai cruel après 25 minutes en infériorité numérique suite à l’expulsion de Sébastien Vahaamahina.

Injuste au vu de la physionomie de la partie mais révélateur probablement aussi des limites du XV de France depuis 2011. Structurel plutôt que conjoncturel. Comme en 1991 et 2015, les Bleus sont restés à la porte du dernier carré. C’est la deuxième fois d’affilée et c’est inédit.

 Le sélectionneur

Appelé en décembre 2017 pour prendre la suite de Guy Novès à la tête du XV de France, Jacques Brunel (65 ans) n’a pas réussi à s’offrir la fin dont il rêvait en Coupe du Monde. Demi-finaliste en tant qu’adjoint en 2003 et 2007, éliminé au premier tour en 2015 quand il présidait aux destinées de l’Italie, Brunel aura cette fois échoué aux portes du dernier carré. Il laisse les Bleus avec un bilan de 10 victoires en 24 matches.

Initialement, son contrat courait jusqu’en juin 2020 mais avec l’arrivée anticipée de Fabien Galthié après la Coupe du Monde, la question de son rôle reste à éclaircir. Pendant la compétition, Jacques Brunel a répété que l’édition 2019 serait sa dernière Coupe du Monde mais il n’a pas dit qu’il s’agissait là de son dernier défi… Concentré sur sa mission, le Gersois a cultivé le mystère même après l’élimination. « Croyez vous que j’y ai pensé ? Je sors d’un match avec une grande déception : je n’ai pas réfléchi à ce qui va arriver demain ou après-demain. »

Le joueur de la compétition

Il n’était pas invité sur la liste initiale de Brunel. Le centre du Racing 92 Virimi Vakatawa n’a dû qu’à la blessure de Geoffrey Doumayrou le droit d’être convoqué dans le groupe des 37 joueurs effectuant la préparation. Convaincant aux entraînements, brillant lors des matches de préparation, le Fidjien de naissance a tenu la promesse faite au chevet de sa mère gravement malade : non seulement il a été convoqué pour embarquer vers Tokyo mais en plus, il s’est imposé comme titulaire au centre.

Bilan : trois matches, deux essais, des différences offensives (29 courses, 7 passes, 12 défenseurs battus et 148 mètres gagnés sur la compétition) mais aussi une rigueur défensive nouvelle (89 % de réussite au plaquage, 2ème meilleur défenseur chez les trois-quarts derrière Fickou). À 27 ans, le centre aux 21 sélections s’est imposé comme un joueur clé du futur.

On s'en souviendra

Ils sont quatre joueurs à avoir dû rentrer en France prématurément : Wesley Fofana, victime d’une lésion à la cuisse qui l’a empêché de disputer le premier match contre l’Argentine. Puis le pilier Demba Bamba, touché à l'adducteur droit à l’entraînement avant le deuxième round contre les États-Unis. Et enfin l’arrière Thomas Ramos (entorse à une cheville) et le talonneur Peato Mauvaka (lésion du psoas). Ce fut à chaque fois une déchirure pour le groupe... Témoin, la sortie offerte aux blessés : une haie d’honneur à la sortie de l’hôtel à Kumamoto… Une image de solidarité qui laisse imaginer qu’au Japon, un groupe est au moins né…

Le fait de jeu à retenir

Cela faisait huit ans qu’un joueur du XV de France n’avait pas réussi un drop en Coupe du Monde. Huit ans depuis celui de François Trinh-Duc face au Japon lors de l’édition néo-zélandaise. Son successeur est arrivé au meilleur moment : lors du premier match, contre l’Argentine, alors que les Bleus étaient menés 21-20 à la 70ème. Camille Lopez, l’ouvreur remplaçant, a signé une entrée en jeu fracassante et décisive en dégainant le drop de la victoire de 35 mètres… Une balle de match synonyme rétrospectivement de qualification.

Sinon, dans un autre genre, il y a la claquette de Damian Penaud sur un renvoi à la dernière minute du match contre les Tonga pour assurer la victoire des Bleus… Ou tristement, le coup de coude de Sébastien Vahaamahina sur Aaron Wainwright, synonyme de carton rouge à la 49ème minute du quart de finale, alors que les Bleus menaient 19-10. Un tournant. 

Et maintenant ?

Championne d’Europe en 2010, Grand Chelem à la clé, vice-championne du monde en 2011, l’équipe de France, n’a cessé de décliner depuis. Dans le Tournoi des Six Nations, son meilleur classement est une troisième place en 2017, sous le mandat de Guy Novès.

Pas de miracle en Coupe du Monde. Elle s’est arrêtée deux fois d’affilée en quarts de finale — après l’humiliation contre les All Blacks (62-13) en 2015, les regrets contre le pays de Galles (20-19) —, une première dans son histoire. Huitième au classement World Rugby, la France traverse des années sombres.

De la lumière au bout du tunnel ? Une génération passe la main — Guirado, Picamoles raccrochent —, des espoirs arrivent avec les jeunes sacrés champions du monde U-20 en 2018 et 2019. Et un nouveau sélectionneur est intronisé : Fabien Galthié, qui va pouvoir bâtir sur les bases posées depuis son arrivée comme adjoint après le Tournoi 2019.

Alors qu’il a pu construire le staff à sa guise, la politique de formation française devrait mettre à sa disposition un réservoir de joueurs plus riche que jamais au 21ème siècle. L'ancien demi de mêlée est attendu comme le messie. Et naturellement au tournant. À l’horizon, il y a cette Coupe du Monde 2023 organisée à domicile. L’étoile mondiale, une ambition naturelle. Battu en 2003 et 2007 en demi-finales quand il était sélectionneur, le président de la Fédération Française de Rugby (FFR), Bernard Laporte, ne s’en cache pas.

Les déclas de la compétition

« Pour moi, c’était lourd depuis huit ans… Tout est remonté. Hier à la fin du match, je me suis assis avec Max Machenaud sur la pelouse. Depuis huit ans, on enchaîne mais on ne prend pas le temps d’apprécier. Il faut toujours basculer sur le match suivant. Là, je voulais couper cinq minutes, m’asseoir, regarder. Ce stade était beau, le match était beau avec un dénouement important pour nous. C’est mon état d’esprit : je veux profiter de chaque instant. On est des privilégiés de faire ce sport. »

L’ailier Yoann Huget, qui raconte son bonheur après être passé à côté de la Coupe du Monde 2011 et avoir souffert d’une blessure lors du premier match en 2015.

 « Dans cette situation, on ne pense pas qu’à nous. L’égoïsme, ce n’est pas l’esprit du rugby. J’espère que tout le monde sera en sécurité. On pense aussi à nos supporters qui ont fait des grands efforts. Certains ont mis depuis des années de l’argent de côté pour venir voir un grand crunch… Moi, j’avais envie comme toujours de jouer contre l’Angleterre. Quand on est français, on a envie de les battre. »

Le deuxième ligne Bernard Le Roux à propos du match annulé contre l’Angleterre.

« J’ai toujours été bienveillant. J’ai toujours attaché énormément d’importance au fait d’introniser les jeunes joueurs. C’est important de rentrer dans le famille du XV de France : ça arrive à tellement peu de joueurs. J’espère avoir été un bon mec avec les jeunes joueurs, je suis taquin parfois, dur aussi parce que j’ai de l’estime pour eux. » 

Le talonneur et capitaine, Guilhem Guirado, après la défaite contre le pays de Galles en quarts de finale, synonyme de fin de sa carrière internationale.

Les résultats

Victoire contre l’Argentine 23-21, à Tokyo.

Victoire contre les États-Unis 33-9, à Fukuoka.

Victoire contre les Tonga 23-21, à Kumamoto.

Match nul contre l'Angleterre (match annulé).

Défaite contre le pays de Galles 19-20, à Oita.

La France en chiffres

5  – Le nombre de villes où est passée la caravane du XV de France entre son arrivée au Japon et son départ : Fujiyoshida, Tokyo, Kumamoto, Fukuoka et Oita.

 20 - 20 ans et 143 jours au 21 septembre, jour de France - Argentine : Romain Ntamack est devenu le plus jeune joueur de l'équipe de France en Coupe du Monde. Le fils d’Émile Ntamack - 11 rencontres de Coupe du Monde sous le maillot bleu en 1995 et 1999 - est aussi entré dans l’histoire par un autre biais avec son père : les Ntamack sont devenus les premiers père et fils à représenter la France en Coupe du Monde.

3 – Le nombre de capitaines alignés par le XV de France dans la compétition : Guilhem Guirado, Louis Picamoles et Jefferson Poirot.

6 – Le nombre d’éditions de Coupe du Monde lors desquelles les Bleus sont restés invaincus en phase de poules. Avec trois victoires dans le Poule C et l’annulation du match contre l’Angleterre, les Bleus de 2019 ont réussi une performance inédite sur les trois dernières éditions, rejoignant dans l’histoire leurs prédécesseurs de 1987, 1991, 1995, 1999 et 2003.

RNS gl/sc